
Le fantastique est sans patrie ni frontières, le rêve est un lieu commun. Voilà sans doute ce que voulait dire Lewis Caroll : "Ne me faites pas de compliments, je vous en prie, répondait-il à une enfant qui lui parlait d'Alice, je ne suis qu'un dépositaire, et c'est tout." Trustee, dépositaire, ou si l'on préfère, gardien, ou mieux encore, administrateur, bref celui à qui quelque chose a été confié pour un but défini. Qu'est-ce donc qui a été confié à Lewis Carroll, et par qui, et pour en faire quoi ?
Lewis Carroll est-il le premier voyageur de l'imaginaire ? On pourrait tirer de sa promenade en barque, si innocente et si paisible, le symbole d'un plus dangereux et plus secret voyage, et la rivière Isis figure assez le double clair d'un aute fleuve, sans nom, qui coule à l'obscur, et dont le grondement accompagne sous terre ceux qui ne s'habituent ni à la terre ni à sa lumière, et qui dans le noir ouvrent grand les yeux pour voir ce que leur cache le jour.
On dirait que de temps en temps, à des millions de lieux de distance, à des siècles d'intervalle, au milieu des dormeurs et des sourds, il naît sans que l'on sache pourquoi un homme attentif, dont l'oreille est assez fine pour entendre la rumeur souterraine, et qui est assez fou pour chercher un pasage et plonger tout éveillé dans le rêve.
Le rêve, l'étrangeté d'un monde iréel, un secret passé de main en main et cependant gardé, ce secret dont il est imposible de se défaire comme il est impossible de le résoudre, on sent bien qu'il est la clé d'un autre monde. L'originalité essentielle d'Alice aux Pays des Merveilles est de nous offrir ce qui est en général parfaitement rationnel, pratique, logique, et peut-être même mathématique, ce qui est abrupt, adéquate et précis, dans des conditions de vie et dans un état où nous n'avons la plupart du temps accès que pendant le miracle du sommeil.
Citation de Dominique Aury
D'après Alice aux Pays des Merveilles
ISBN 2-05-101420-5

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